Je dois à mon ami Miguel Angel Zangroniz la découverte d’un recueil de textes de José Ortega y Gasset, El Espectador (1921). Le Spectateur aurait aussi bien du être le titre de ce blog, mais je confesse mon excusable ignorance lorsque j’ai ouvert ces pages. Ortega y Gasset y répond tranquillement à une énigme que l’Espagne présenterait régulièrement au visiteur étranger : cette propension, qui souvent nous intrigue, à pousser à l’excès l’austérité, le drame, ou la pénitence; ou à l’opposé, à pousser à ses limites le décor, le baroque, le bonheur des sens et de la fête.

Sans employer le terme trop pompeux de métaphysique, (El Espectador est un recueil de courts articles) Ortega y Gasset suggère l’influence sur leurs habitants de deux paysages opposés, celui de la désespérante meseta de Castille et celui des gras vallons des Asturies. L’ouvrage ne manque pas de références aux Campos de Castilla d’Antonio Machado, dont un texte reprend le titre.

Ainsi, la Castille, dont les villes se fondent au loin dans le paysage et ne laissent percer que les tours des églises ou les silhouettes crénelées des forteresses, serait propice au rêve, à la méditation (Charles Quint renonçant à la conduite de son empire à Yuste, Philippe II attendant la mort à l’Escorial ?) propice aussi à la sublimation du réel (Don Quichotte) au pathos du Sud (el pathos del Sur) et à toutes les fantaisies de l’esprit : « La Castille est un monde pour la pupille, un monde aérien et irréel qui, à l’instar des cités simulées par les nuages du crépuscule, semble destinée à disparaître à chaque instant. »

 

 

 

« Castilla es un mundo para la pupila, un mundo aéreo y irréal que, como las ciudades fingidas por las nubes crepusculares, parece en cada instante expuesto a desaparecer »…

Un autre texte, La Pedagogia del Paisaje (Obras Completas, 1966, Madrid, Ed. Castilla, p.58, T.1) cite un ami, Rubín de Cendoya, « místico español, un hombre oscuro, un hombre ferviente« , qui s’enthousiasmait pendant une nuit d’été, jusqu’à échafauder une douteuse théorie :
«Como a Séneca había enseñado su casa de campo el arte exquisito de la vejez, me ha iniciado a mí este paisaje en una religión. Cada paisaje me enseña algo nuevo y me induce en una nueva virtud. En verdad te digo que el paisaje educa mejor que el más hábil pedagogo, y si tengo algún solaz te prometo componer frente a la admirable
« Pedagogía social » del profesor Natorp otra más modesta, pero más jugosa: « Pedagogía del paisaje ».
Pourtant, jusque dans la verte Galice, bien loin de la Castille, la procession dans leur cercueil des « vivants’ qui ont frôlé la mort durant l’année vient contredire toute généralisation exaltée. Ou encore à As Navas, près de Pontevedra, les dévôts à Santa Marta de Ribarteme, dans leur cercueil ouvert porté à l’épaule par leurs parents et amis, manifestent publiquement par cette mortification leur victoire sur la mort.

Mais si vous parcourez bientôt les nationales désertes de Castille ou de la Mancha, prenez ce article pour un encouragement officiel à la rêverie : vous êtes dans le vrai.
Tú, que vas a recorrer pronto las desiertas carreteras nacionales de la Castilla o de la Mancha, tomate este por un estímulo oficial al ensueño: tendras razón.
Desespérante Castille. Inspirante Castille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une réflexion sur “Castille, monde aérien et irréel

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